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Fondateur de la Maison Heptacrocs

Heka Cesarion

Portrait à venir

Dans un hameau du delta du Nil, où les roseaux frissonnent au moindre souffle, vit une famille si pauvre que chaque jour est une lutte pour manger. La mère, le père et les frères vendent de petits objets de peu de valeur pour survivre : des peignes d’os, des perles de verre, des amulettes en terre cuite. Heka, lui, est le seul de la fratrie à porter un pouvoir qu’il ne soupçonne pas, et le seul à ne rien faire. Pendant que les siens marchandent du matin au soir, il traîne. Dès que les pièces tintent dans la bourse familiale, il les emporte et les dépense en babioles, en friandises et en jeux, au lieu d’acheter du pain pour la maison.

À seize ans, la patience de ses parents se brise. Sa mère glisse un baluchon dans ses mains sans croiser son regard.

– Va-t’en, dit son père d’une voix lasse. Il n’y a plus de place ici pour quelqu’un qui ne pense qu’à lui.

Seul sur la piste poussiéreuse, sans but ni toit, le garçon marche jusqu’à avoir la gorge en feu. Un étang verdâtre lui offre enfin de quoi boire. À peine s’est-il penché que l’eau frémit : sept crocodiles surgissent des roseaux, gueules grandes ouvertes. Heka ramasse la première branche qui traîne et la brandit devant lui. Le bois devient brûlant, vibre, puis lance une onde de lumière qui repousse les bêtes au fond de l’étang. Ce n’est pas un simple morceau d’arbre : c’est une baguette magique.

Il gagne ensuite Alexandrie. Dans la vieille bibliothèque, que le monde ordinaire croit perdue depuis longtemps, il passe des années penché sur les rouleaux, à la lueur d’une lampe à huile. Certaines nuits, depuis le toit, une étoile bleutée attire son regard sans qu’il sache pourquoi. Son savoir grandit, mais il le garde jalousement : aucun autre lecteur n’obtient de lui le moindre conseil.

Un matin, des sorciers médecins l’entourent. Ils ont reconnu son bâton : un artefact très puissant, disparu depuis des siècles. Or la peste ravage la ville, et ils cherchent justement un moyen d’arrêter le fléau.

– Prête-nous cette baguette, supplie l’un d’eux. Des quartiers entiers sont en train de mourir.

Heka referme les doigts sur son trésor.

– Elle est à moi, lâche-t-il. Trouvez un autre remède.

Dès la nuit tombée, de peur qu’on ne la lui arrache, il quitte Alexandrie, puis l’Égypte, et s’élance vers l’inconnu.

Vers l’est, les dunes d’Arabie s’étirent à perte de vue. Un soir, des touaregs au visage voilé lui barrent la piste.

– Ici, le passage se paie, déclare leur chef. Donne-nous un objet de valeur.

Heka n’a rien, sinon sa baguette. Il la leur montre.

– Guidez-moi, propose-t-il, et elle sera à vous.

L’accord est scellé. Pendant des semaines, les nomades le mènent d’oasis en puits, partageant avec lui leur eau et leur pain, jusqu’aux terres du Tigre et de l’Euphrate. Là, le voyageur murmure une formule. Ses guides s’élèvent dans les airs, battent des bras, puis retombent lourdement sur le sol, étourdis. Heka reprend sa route sans se retourner, la poitrine serrée par une gêne qu’il chasse d’un haussement d’épaules.

Cette nuit-là, sur la berge du fleuve, il fait un rêve : une clarté pâle flotte dans le ciel et lui désigne le couchant. Au réveil, il tourne le dos à l’orient. Il traverse l’Anatolie, ses montagnes, ses cols glacés, jusqu’à la Grèce, les sandales usées et les pieds en sang. Las de marcher, il rêve d’un balai pour voler. Dans un port, un marchand lui raconte qu’un sphinx, sur une colline voisine, en offre un à qui sait le mériter.

Au sommet, la créature l’attend, nimbée d’un halo bleuté.

– Mon balai t’emportera droit au but, voyageur, gronde le sphinx. Voici deux énigmes. La première est très difficile : si tu la résous, le balai est à toi seul. La seconde est très simple : si tu la résous, je promets un balai à chaque voyageur qui passera par ici.

Heka hésite longuement. Pourquoi offrir à d’autres ce qu’il peut garder pour lui ? Par orgueil autant que par habitude, il désigne la plus ardue.

– La difficile, dit-il.

Le sphinx sourit, les yeux brillants.

– Vous êtes conducteur d’un balai pour faire voyager des sorciers. Au premier arrêt, cinq personnes montent. Au deuxième, trois personnes descendent et deux personnes montent. Au troisième, quatre personnes montent et deux descendent. Quel est l’âge du conducteur ?

Pendant des heures, le jeune homme arpente le rocher. Il compte les passagers sur ses doigts, recommence, se trompe, s’agace. Puis, au détour d’un pas, le sens de la question lui apparaît.

– 28 ans, répond-il enfin. Mon âge.

– Juste, approuve le sphinx.

Il lui tend un balai de bruyère. Heka le saisit en silence, le visage brûlant : pour la première fois, il se voit tel qu’il est.

Le balai l’emporte au-dessus des mers, puis des montagnes. Chaque nuit, un point lumineux, plus vif d’une fois sur l’autre, le guide vers le nord-ouest. Lors d’une halte, dans une bergerie perdue, un vieux berger grelotte près d’un feu mourant. Heka sort son dernier pain, hésite, puis en rompt la moitié pour la lui tendre.

– Merci, mon garçon, murmure le vieillard.

Le geste lui a coûté, et la tentation de se raviser l’a effleuré jusqu’au bout. Pourtant, il l’a fait. Au terme de la dernière nuit de vol, des toits de chaume émergent de la brume, et, plus loin, la silhouette de collines boisées.


En 1560, guidé depuis plusieurs nuits par l’étrange lueur bleutée de la Nébuleuse des Limbes, Heka atteint les environs de Montcornet. À la tombée du jour, il quitte le village et gravit l’une des collines boisées. Plus il avance, plus il ressent l’impression d’être attiré par une force invisible.

Soudain, la forêt s’ouvre sur une clairière baignée d’une pâle lumière bleue. En son centre se dresse un grand arbre mort, aux branches noueuses tendues vers le ciel. Une brume argentée s’élève alors autour de son tronc. Peu à peu apparaissent quatre silhouettes spectrales : un cryophœnix, un renard, une licorne et un loup.

Les créatures semblent d’abord jouer ensemble, se poursuivant paisiblement autour de l’arbre. Puis leur comportement change : elles se figent, se défient et se jettent soudain les unes contre les autres. L’affrontement devient violent, jusqu’à ce que leurs formes éclatent en une poussière spectrale scintillante. Les particules s’élèvent vers le ciel et semblent rejoindre la Nébuleuse des Limbes.

Le silence retombe. Lorsque Heka regarde à nouveau la clairière, il aperçoit trois silhouettes immobiles à la lisière des bois. Trois inconnus, venus d’horizons différents, dont il ressent immédiatement la puissance magique. Pendant quelques instants, les quatre sorciers restent face à face sous la lumière bleue de l’astre.

Ils l’ignorent encore… mais de cette rencontre naîtra le Cercle Magus.

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